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Biographie de Sédir 
par Émile Besson, publiée en 1971

 

 Yvon Le Loup (2 janvier 1871 - 3 février 1926), dit Sédir ou Paul Sédir, était un mystique chrétien français.Sédir a vécu ce qu'il a enseigné ; il a donné lui-même, dans la plus profonde simplicité, l'exemple des vertus dont il faisait resplendir la lumière aux regards de ses auditeurs et de ses lecteurs. En lui la parole et l'action ont formé une magnifique unité ; il a été, dans toute la vérité et toute la grandeur de ce mot, un serviteur du Christ...

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L'Homme

        Le 3 février 1926 s'éteignait à Paris une des voix les plus prestigieuses et les plus émouvantes qu'il ait été donné d'entendre ; une voix qui a versé dans le coeur de très nombreux êtres la consolation, la certitude, la paix : la voix de Sédir.

« Une voix, disait le poète Théophile Briant, qui s'était consacrée depuis des années à la diffusion de l'Evangile et qui nous mettait en garde contre les prostitutions multipliées de la Parole. »  « La dette de notre temps, disait Sédir, sera lourde, où tant de prose malsaine s'imprime, où tant de paroles néfastes et vides sont lancées du haut des tribunes et des planches. » 

 « Le silence, écrivait-il en 1923, n'est pas le non-parler ; il est un acte positif, une force affirmative, il est un génie, il est un dieu, il est un royaume occulte, et il progresse, comme toute créature, entre deux conseillers, un ange de Lumière et un ange deTénèbres.»

 « Tout parle dans l'Univers, mais aussi  tout écoute ; communément on cherche à savoir ce que  les créatures disent, mais les sages s'inquiètent plutôt de  connaître ce qu'elles taisent.

 « Si le monde des sons contient la  nourriture intellectuelle de notre esprit, le monde du silence est celui du mystère, le lieu des réserves idéales, le royaume originel du Vrai, du Beau et du Bien. Les portes en sont étroites et on ne les trouve qu'après avoir  longtemps erré dans les broussailles de la parole. Il faut avoir expérimenté la justesse du proverbe  persan : Le mot que tu retiens est ton esclave ; celui qui t'échappe est ton maître. Qui peut prévoir les conséquences d'une parole ? La parole est entre deux silences comme le temps entre deux éternités, comme l'espace entre deux infinis. Parler, c'est semer ; mais dans le silence se célèbrent les mystères ; les dieux y labourent les âmes. » 

   Paul Sédir, de son vrai nom Yvon Le Loup,  naquit à Dinan le 2 janvier 1871. Il était le fils d'Hippolyte Le Loup et de son épouse Séraphine Foeller, de  Neustadt, près de Fulda (Hesse-Nassau). 

 Il ne resta pas longtemps dans sa Bretagne  natale ; la plus grande partie de son enfance se déroula à Paris, d'abord dans le quartier des Batignolles, puis au  4, avenue de l'Opéra. 

 La vie de Sédir a été humilité et  effacement. Celui qui écrit ces lignes a vécu pendant vingt ans  auprès de lui, et les douze dernières de ces années dans une  intimité quotidienne. Il peut s'en porter  garant. 

 Disons tout de suite que ce qui nous a attirés, si nombreux, ce qui nous a attachés à lui, c'est assurément l'envergure de son esprit, la noblesse de ses sentiments, l'affabilité de son accueil, son rayonnement, mais c'est par-dessus tout sa sincérité. Sédir a vécu ce qu'il a enseigné ; il a donné lui-même, dans la plus profonde simplicité, l'exemple des vertus dont il faisait resplendir la lumière aux   regards de ses auditeurs et de ses lecteurs. En lui la parole et l'action ont formé une magnifique unité ; il a été, dans toute la vérité et toute la grandeur de ce mot, un serviteur du Christ. 

 Et c'est pour cela que ses paroles avaient une telle résonance. Un simple mot sorti de sa bouche vous bouleversait jusqu'au tréfonds, parce qu'il était un jaillissement de son coeur, l'expression d'une réalité spirituelle non pas seulement comprise, mais vécue. Auprès de lui on se sentait en sécurité, surtout on se sentait meilleur ; tout  devenait clair et simple, et le courage vous   venait de travailler, de supporter, d'aller de l'avant.

   * * *

    Dès ses débuts il connut la peine : la situation matérielle difficile de ses parents ; pour lui, une tuberculose latente accentuée par les privations, une fracture de la  jambe, le mal de Pott. 

 Étant enfant, il aurait aimé être berger. Il était dit qu'il mènerait, pour reprendre la parole de Péguy, « un bien autre troupeau à la droite du Père  ». 

 Plus tard, il eut un désir différent  quoique voisin. Il avait toujours été adroit de ses mains et il a souvent dit à ses proches qu'il aurait rêvé d'être «  bricoleur ». 

 Sa mère nous a raconté qu'en 1882 il  fut possible de lui faire donner des leçons de violon et qu'il jouait assez bien. Elle nous a également dit que tout enfant il a eu une très belle écriture qu'il a conservée toute sa vie. 

 Il apprit le catéchisme en l'église Saint-Augustin. Il commença presque tout seul ses études primaires à l'école des François-Bourgeois, où enseignaient les frères de la Doctrine chrétienne. Le 10 juillet 1883 il obtint le certificat d'études supérieures ; puis, en août 1888, le baccalauréat de l'enseignement secondaire spécial. 

 Une malencontreuse chute lui fractura une  seconde fois la jambe. Lors de son immobilisation, il lut beaucoup et commenta les Pères de l'Église. Et il cultiva  le dessin avec amour. 

 A cette époque, le jeune Le Loup se préoccupa de se faire une situation. Il avait obtenu une place d'employé dans une administration. Un vieil ami de la maison, qui avait un poste à la Banque de France, l'aida a se présenter au concours d'entrée. Le Loup entra à la Banque de France le 28 octobre 1892 comme « agent auxiliaire » et il resta vingt ans dans le même service des « Dépôts de titres ». 

 Il disposait d'une heure un quart pour le  repas de midi. Sa promenade constante fut les quais de la Seine où il furetait dans les boites des bouquinistes. Immenses satisfactions pour son esprit, mais travail aride pour mettre en ordre les connaissances éparses.

   * * *

    Il y avait environ deux ans que Sédir étudiait l'ésotérisme par ses propres moyens, sans autre guide que la lumière intérieure, sans autres adjuvants que son  intelligence, sa faculté d'observation, sa puissance de travail et les livres que son budget, plus que modeste, lui permettait d'acquérir. C'est alors qu'il décida de se mettre en rapport avec ceux qui représentaient à Paris le courant d'idées dont il avait, seul, abordé l'étude. 

 Aux environs de 1888, Lucien Chamuel, qui  devait éditer les premiers ouvrages de notre ami, avait fondé avec Papus (le docteur Gérard Encausse) la «  Librairie du Merveilleux ». Cette maison d'édition (salle de conférences et librairie), située 29, rue de Trévise, était alors le rendez-vous de ceux qui s'intéressaient à l'hermétisme. 

 C'est là qu'à la fin de 1889 Yvon Le Loup se présenta. Et voici comment un assistant raconte cette première entrevue : 
 « Je me trouvais un soir dans la fameuse  boutique de la rue de Trévise où régnait le bon Chamuel, quand se présenta un jeune homme mince et lent qui  déclara à brûle-pourpoint : 
 « — Voilà ! je veux faire de  l'occultisme. 
 «  A l'aspect gauche et non dégrossi de l'arrivant, je ne pus m'empêcher de rire. La suite me montra combien j'avais tort. Papus, qui savait utiliser les hommes, ne rit pas. Il dit :
 « —  C'est très bien, mon garçon. Venez chez moi dimanche matin. 
 « Et, ce dimanche-là, Papus confia au néophyte le soin de tenir en ordre la précieuse bibliothèque qu'il se constituait. 
 « Ainsi débuta dans les hautes études le gars breton qui se nommait Yvon Le Loup. » 

 A cette époque, Papus — de six ans et demi plus âgé que Sédir — avait déjà publié le Traité élémentaire de sciences Occultes et il  préparait son remarquable Essai de philosophie synthétique. Il avait fondé, en 1888, la revue L'Initiation et, en 1890, Le Voile d'Isis, consacré surtout au côté  ésotérique de l'occultisme. Il avait également constitué un groupement d'étudiants occultistes qui se réunira plus tard 4, rue de Savoie, d'abord sous le nom de «  Groupe indépendant d'Etudes ésotériques », puis qui s'intitula « Université libre des  hautes Etudes », avec ce sous-titre : « Faculté des Sciences hermétiques ». Papus s'était classé d'emblée  comme un animateur hors pair. Sa haute silhouette, sa carrure qu'une obésité précoce alourdissait un peu, sa face puissante et léonine, son regard incisif, lumineux et fin, voilé parfois de rêverie profonde, son nez large aux narines mobiles, sa bouche où se lisait la bonté, son front vaste et d'un beau modelé faisaient de lui un type d'homme remarquable, taillé pour le combat. 

 En face de Papus bouillonnant on voyait, dans  cette retraite de la rue de Trévise où le jeune Le Loup faisait son entrée, Lucien Chamuel calme, accueillant, mettant à la disposition de ces adolescents épris de science, grands remueurs d'idées, les conseils de son expérience de réalisateur, les trésors de ses connaissances théoriques et  pratiques. Il savait canaliser les enthousiasmes de ceux qui voulaient se faire imprimer avant d'avoir vraiment quelque chose à dire ; fournissant lui-même un labeur acharné, il avait autorité pour mettre ses camarades en garde contre les improvisations et leur conseiller le travail en profondeur. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » Erudit sans vanité, s'y connaissant en hommes, il pouvait suggérer à celui-ci  une étude, redresser un point faible dans l'ouvrage de celui-là, orienter un autre vers le genre de travaux pour lequel il  avait des aptitudes. Il témoigna   immédiatement une grande amitié à Sédir. C'est lui, plus  tard, lorsque sa maison d'édition fut transférée au 5 de la rue de Savoie, qui édita, de 1894 à 1898, les premiers articles, les tout premiers ouvrages de notre ami.

       * * * 

 Possédant une mémoire prodigieuse, un  sens critique très aigu, une rare intuition, Sédir lut et assimila un nombre considérable d'ouvrages, la plus grande part  traitant de philosophie, de symbolisme, d'ésotérisme, tout en se créant une culture générale des plus complètes. Il nous a dit les exercices, véritables tours de force, auxquels il s'est livré pour se former un style. Par-dessus tout, se   sachant porteur d'un message d'une sublimité unique, il voulut que la forme de son récit fût aussi digne que possible de la communication qu'il avait à faire, et en vérité le style de Sédir est d'une particulière élévation. Surtout il parle au coeur, il  éveille en son lecteur le désir du plus élevé, du meilleur qui sommeille au fond de l'être, il montre la voie vers  l'idéal, la voie austère mais si attirante suivie par les êtres privilégiés que le Christ a désignés comme « le sel de la terre » et « la lumière du monde ». 

 Non seulement Papus ouvrit à Sédir les trésors de sa bibliothèque, mais il le mit en rapport avec les chefs du mouvement occultiste d'alors, notamment avec Stanislas de Guaita. Une intimité véritable se noua entre eux et Sédir fut très vite un  habitué des soirées que Guaita donnait dans son appartement de l'avenue Trudaine et où se rencontrait l'élite des amateurs de hautes sciences. Guaita possédait une immense bibliothèque qu'il mit à la disposition de son jeune ami, et Sédir, après ses journées de travail à la Banque de France, venait poursuivre ses études chez Guaita. Très souvent il passait la nuit entière dans la lecture et la méditation. 

 Sédir fut immédiatement un des collaborateurs de L'Initiation où il publia, en octobre 1890, sous la signature Yvon Le Loup, son premier article intitulé : «  Expériences d'occultisme pratique. » C'est dans L'Initiation d'octobre 1891 que le nom de Sédir apparaît pour la première fois ; notre ami l'avait trouvé dans Le Crocodile, de Louis-Claude de Saint-Martin. Le 6 mai 1891, Le Voile d'Isis avait aussi annoncé sa collaboration. 

 Sédir, anagramme de « désir ». Désir de Dieu, désir inextinguible de l'Absolu, du Permanent par dessus et par-delà l'existence quotidienne qu'il magnifie, désir d'un service toujours plus total, toujours plus parfait du prochain pour l'amour du Christ. Désir qui  fut pour toujours l'aiguillon de son âme, l'inspiration de ses efforts. 

 Papus se l'adjoignait comme conférencier à sa « Société des Conférences spiritualistes », puis il lui confia un cours à sa « Faculté des Sciences  hermétiques » qui venait de s'installer 13, rue Séguier. 

Sédir collabora à un très grand nombre de publications dont nous donnons la liste en appendice.

   * * * 

    Papus introduisit également Sédir dans  les cercles d'occultistes auxquels appartenaient alors,   entre autres, Paul Adam, F.-Ch. Barlet, F.-R. Gaboriau, Emile Gary de  Lacroze, Julien Lejay, Jules   Lermina, Victor-Emile Michelet, René Philipon. Sédir pouvait aussi  apercevoir Verlaine dans   certaines tavernes du Quartier Latin.

 C'était le temps où Guaita avait  entrepris la rénovation de l'Ordre rosicrucien et où Papus avait fondé l'Ordre martiniste. Yvon Le Loup s'affilia à ces deux associations et y acquit les différents grades. Dans l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, il devint docteur en Kabbale et, dans L'ordre martiniste, il fut membre   du suprême Conseil. 

 Par l'entremise de Barlet, il devînt  membre de l'H. B. of L. (Hermetic Brotherhood of Luxor) dont Barlet était le représentant officiel pour la France. Cette association prétendait se rattacher à une tradition spécifiquement occidentale. 

 Plus tard Le Loup s'inféoda au gnosticisme et fut consacré, sous le nom de T Paul, évêque de Concorezzo dans l'Église gnostique de Doinel. Par la suite, Marc Haven le fit entrer dans la « F. T. L. » dont il était un des fondateurs. 

 Avec Philipon il rénova la Maçonnerie de Mizraïm. Et il fut membre du Conseil de la Société alchimique de France, de Jollivet-Castelot. 

 Villiers de l'Isle-Adam, Barbey d'Aurevilly, Flaubert, Balzac, Péladan devinrent d'autres initiateurs.

   * * * 

    La magie pratique l'intéressait beaucoup. Chamuel raconte que Sédir avait à sa disposition des forces extraordinaires. « Un dimanche matin, nous avions fait une promenade à pied dans la vallée de Chevreuse. Le ciel s'assombrissait ; de gros nuages d'orage s'assemblaient. Sédir me proposa une expérience sur la possibilité de changer le temps par un moyen magique, de chasser en   peu d'instants les nuages, de sorte qu'on puisse voir à nouveau  l'azur du ciel. Après exactement cinq   minutes de concentration silencieuse, il me pria de lever les yeux et, en effet, au-dessus de nos têtes, on pouvait voir dans le ciel une échancrure bleue. » 

 Une autre fois, en Vendée, Sédir fit  transformer l'aboiement furieux d'un chien en ces gémissements que l'on nomme « l'appel de la mort ». 

 Dans le domaine moins obscur des recherches alchimiques il lui fut permis de retrouver les bases du « Grand Oeuvre ». Il ne réalisa pas l'or philosophal,  mais il prépara la poudre de projection   et un élixir aux propriétés puissantes. 

 Au 4 de la rue de Savoie il avait constitué un laboratoire magique où seul un petit nombre d'amis éprouvés avaient accès. Mais rien ne transparut de ces travaux.

   * * * 

  Sédir devint très rapidement un maître dans le cénacle dont Papus était l'animateur. Titulaire de grades élevés dans les diverses organisations occultes d'alors, son influence était très grande. D'un dévouement sans limites, d'un zèle infatigable, il recevait ceux qui, attirés par les ouvrages de Papus ou par sa revue, demandaient conseils ou directions. Il les voyait, leur écrivait, et sa   correspondance se répandit dans le nouveau comme dans l'ancien  continent...

  * * * 

00livre 2***LES AMITIÉS SPIRITUELLES***

 

Les « Amitiés Spirituelles » ne sont pas autre chose qu'un mouvement de reprise du christianisme primitif, un moyen pour rapprocher les hommes du Christ. Ce qui nous lie, c'est la reconnaissance de la divinité du Christ et l'observance de l'Évangile. Le reste n'importe pas, ni la race, ni la religion, ni les opinions.

Or le Christ a déclaré que « le premier et le plus grand commandement, c'est d'aimer Dieu de tout son coeur et le prochain comme soi-même ».

Voici la déclaration de principes des « Amitiés Spirituelles »

L'Association des « Amitiés Spirituelles » groupe les personnes de bonne volonté, quelle que soit leur nationalité ou leur religion, qui reconnaissent le Christ comme le seul Maître de la vie intérieure et l'Évangile comme la vraie loi des consciences et des peuples.

Il ne s'agit ni de fonder une religion nouvelle, ni de créer une secte de plus. Les membres de ce groupe respectent. toutes les formes sociales ou religieuses : rien n'existe qui n'ait sa raison et son utilité. Ils ne critiquent aucune opinion, mais ils veulent ne dépendre que du seul Christ. Ils sont persuadés qu'une évolution collective réelle ne peut s'obtenir que par le relèvement spirituel et moral de chaque individu, et que les terribles difficultés qui menacent le monde occidental seraient vaincues si la majorité, à tous les degrés de l'échelle sociale, accomplissait davantage son devoir.

Ils professent comme axiome de foi : Jésus-Christ seul Fils de Dieu. Dieu Lui-même, venu dans le monde pour l'emmener à Sa suite jusqu'à la vie éternelle.

Leur unique maxime, c'est d'aider les autres de toutes manières.

Leur sacrement essentiel, c'est l'obscure prière au seul Dieu vivant, toute simple, toute confiante, toute joyeuse.

Leur idéal est de préparer l'esprit humain, l'individuel comme le collectif, à recevoir la Lumière divine.

En conséquence, les membres des « Amitiés Spirituelles » s'attachent à faire passer dans leurs actes les maximes de l'Évangile ; ouvriers, employés, patrons, pères, mères, citoyens, ils essaient d'accomplir ces diverses tâches avec une conscience intègre, chacun dans son cercle d'action.

Leur rayonnement s'opère d'abord par la prière, l'aide aux affligés, puis par la parole et enfin par le livre. Profondément convaincus que rien n'arrive sans la permission de Dieu, ils ne font pas figure de réformateurs austères ; l'expérience leur a démontré qu'un bon et fraternel coup d'épaule au malheureux embourbé l'aide et le réconforte bien plus que les discours. Ils ne s'immiscent jamais dans les consciences parce que, à leur avis, nos rapports avec Dieu sont chose trop grave pour dépendre d'un intermédiaire.

Ils vous demandent seulement de tenter pour votre compte l'essai qu'ils ont tenté pour le leur. S'interdisant toute polémique, ils ne dépendent d'aucune église, d'aucun groupe politique, ni d'aucune société secrète.

Nous pensons que les « Amitiés Spirituelles » ont leur mot à dire dans l'universelle inquiétude qui oppresse le monde ; elles ont à tourner les regards vers la délivrance que beaucoup ne semblent plus attendre.

Sédir a écrit : « Nous croyons avoir trouvé une solution à tous les problèmes, une porte à toutes les prisons, un remède à tous les maux ». Et il ajoutait : « Nous offrons notre découverte à qui veut en faire l'essai loyal, en respectant les conditions de l'expérience. Elle est vieille d'ailleurs, la trouvaille ; mais les remèdes oubliés ne guérissent-ils pas mieux souvent que des recettes plus récentes ? ».

Sédir affirme qu'indépendamment de toutes les associations secrètes, de toutes sectes, l'enseignement du Christ s'est transmis, au travers des siècles, dans sa pureté et sa perfection primitives, par une chaîne ininterrompue de disciples inconnus. Ils dispensent les consolations, les réconforts dont le monde a besoin et la délivrance de toutes les détresses.

Le but de la vie n'est pas la connaissance. A des êtres relatifs il est impossible d'appréhender l'Absolu. Au reste, l'intellect n'est qu'un des organes de notre personnalité totale ; dans la meilleure hypothèse il procure une image de la vie, mais ce n'est qu'une image, ce n'est pas la vie. La vérité est réservée à ceux qui s'efforcent de la vivre, non pas à ceux qui réfléchissent sur elle, qui la pensent. Le Christ a dit « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît ».

Notre mouvement est fils de l'amitié. Nous voulons être des amis. « Pour nous, l'amitié, c'est le culte du même idéal, l'observance de la même discipline, la réalisation des mêmes activités. Et, parce que notre idéal se nomme le Christ ; notre discipline, l'Évangile ; nos activités, la bienfaisance et la prière, nous croyons notre amitié la plus pure, la plus haute, la plus solide ».

Il n'y a pas chez nous d'autorité centrale donnant des instructions ; chacun est libre de ses actes et seul responsable devant Dieu ; chacun doit se sentir responsable de l'oeuvre tout entière.

Nous n'attaquons personne, nous ne critiquons personne, convaincus que tout ce qui vit a le droit de vivre et que ce qui est mauvais disparaîtra de lui-même lorsque le moment sera venu. Certes, nous donnons notre opinion lorsqu'on nous la demande, nous proclamons ce que nous croyons vrai, mais nous n'imposons notre opinion à personne.

L'Évangile parle toujours de morale et de piété, jamais de recherches scientifiques ou philosophiques. Sédir a expliqué ce point de vue dans sa brochure L'Évangile et le problème du Savoir. Il montre que le disciple du Christ a le droit de faire marcher son cerveau avec le devoir de contenir cette activité au-dedans de certaines limites. Le piège où risque de tomber l'intellectuel est l'insatiabilité, « comme d'autres travailleurs ont tort qui ruinent leur santé pour acquérir la fortune ».

La seule pauvreté spirituelle nous rend susceptibles d'être instruits par le Ciel. L'homme aperçoit alors des lumières inconnues ; au lieu des formes et des lois, ce sont les types essentiels qui se montrent à lui : l'esprit des choses, les esprits des êtres, leurs relations centrales, leur simplicité permanente.

Les candidats à l'initiation sont inspirés par la conviction qu'ils appartiennent à une élite et qu'ils peuvent s'aventurer là où les chercheurs ordinaires n'ont pas accès ; ils s'imaginent ainsi, par leurs propres forces, sortir du fini, du conditionné.

Les « Amitiés Spirituelles » n'ont qu'un objectif : redire les enseignements de l'Évangile. Elles ne cherchent pas à dominer la nature, elles ne le désirent pas. Le coeur est le vrai centre de l'homme ; le mental, la sensibilité ne sont que des instruments.

Ce qui distingue la Vérité divine des vérités humaines, c'est que celles-ci ne sont que des points de vue, des approximations, en tout cas des affirmations théoriques sans rapport immédiat avec la vie, tandis que la Vérité divine n'est pas une doctrine, mais une vie et une vie qui se réalise et qui se développe dans la mesure où elle est vécue. Nous croyons que les plus hautes spéculations philosophiques ne valent pas un verre d'eau porté à un fiévreux. Du reste, en agissant ainsi, nous ne faisons que suivre l'exemple du Christ. Il aurait pu rester dans Son Royaume et lancer de là des courants de sympathie et de réconfort sur la pauvre humanité dévoyée et douloureuse ; Il aurait pu envoyer des anges, des prophètes, des sages au secours de la détresse humaine ; Il a préféré venir Lui-même ici-bas. De toutes les solutions que comportait le problème formidable de la Rédemption, lI a choisi celui où Il avait le plus à payer de Sa personne. Il a été le bon berger qui cherche la brebis égarée jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée – et, au terme d'une vie d'amour et de sacrifice, Il a résumé tout son enseignement et tous Ses exemples dans cette parole : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres ».

Telle est notre foi, telle est notre devise. Et cette imitation de Jésus-Christ n'est pas le privilège d'une élite ou d'une caste sociale ; elle est accessible à toute créature de bonne volonté.

Le Royaume de Dieu n'est pas une aristocratie d'intellectuels ; le Royaume de Dieu est pour tous. Le Christ a annoncé qu'un jour il y aura un seul troupeau sous la conduite de l'unique Berger. Et Il a montré le chemin : « On vous reconnaîtra pour mes disciples si vous vous aimez les uns les autres ».

Et le Maître de Sédir a déclaré : « On ne vous demandera pas ce que vous avez cru ; on vous demandera ce que vous avez fait ».

Il est écrit : « Vous reconnaîtrez l'arbre à ses fruits ». Le Christ a déclaré : « Si vous demeurez en moi et si mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et vous l'obtiendrez ».

Il ne nous appartient pas de dévoiler des choses qui doivent rester secrètes ; mais ceux qui ont vécu auprès de Sédir ont été témoins de guérisons, de délivrances, d'illuminations que « les circonstances » ne sauraient expliquer.

Nous sommes invités non pas à un travail sur Dieu, mais à un effort vers Dieu. Sédir disait à ses amis : « Nous passons notre vie à donner à Dieu ce qu'Il ne nous demande pas et à ne pas Lui donner ce qu'Il demande ».

Dieu veut de nous bien plus que notre piété, bien plus que nos saintes habitudes, que notre doctrine orthodoxe, que toutes nos belles paroles ; Il veut notre coeur tout entier, chacune de nos pensées ; Il veut toute notre vie.

Beethoven disait : « Chacun aime comme il peut ». Et Sédir ajoutait : « Mais chacun doit aimer autant qu'il peut ».

Celui qui n'aime pas n'est pas disciple du Christ, quand même il prononcerait Son nom, quand même il parlerait en Son nom. Celui qui ne pardonne pas les offenses, ce n'est pas Dieu qui le condamne, c'est lui-même qui se condamne, car il demande à Dieu de lui pardonner comme lui-même il pardonne. L'homme qui n'aime pas, l'homme qui ne sort pas de lui-même pour regarder la souffrance humaine et essayer d'y porter remède, celui-là serait-il un savant, un artiste, un moraliste, un remueur de foules, devant Dieu il n'est rien, et devant les hommes il rayonne la dureté de son coeur.

Il y a des êtres qui ne peuvent pas croire au Christ lorsqu'ils voient vivre ceux qui se disent disciples du Christ.

De tout temps la vie mystique a été comparée à une cime dont l'ascension doit être faite. Ceux qui ont seulement tenté l'escalade ont découvert de tels horizons, ils ont reçu de telles impressions intérieures, une telle certitude, qu'en eux s'est allumé le désir de partager avec leurs frères les joies qui leur ont été accordées. Mais comment des récits parviendraient-ils à faire sentir des réalités éprouvées, des bénédictions reçues : comment feraient-ils entrer dans des poumons, dans des yeux l'atmosphère de la montagne, le panorama que révèle le sommet de la montagne ?

Ce que Sédir a écrit sur la vie mystique n'est rien d'autre que le récit d'un voyageur qui est allé à la conquête de la cime, but des efforts millénaires de l'humanité. Si, pendant plus de trente ans, il a fait des conférences et écrit des livres, c'est avec l'espoir que ses paroles éveilleront dans un esprit, dans un coeur le désir de l'ascension mystique. S'il décrit des paysages, s'il met en garde contre des précipices, s'il exalte la joie de la montée, c'est qu'il espère que ce qui lui a donné à lui-même la certitude de l'intelligence et la paix du coeur peut donner à d'autres la même certitude et la même paix. Ceux qui demeurent au pied de la montagne, les tièdes, les timides, les dilettantes, ne connaissent pas cette beauté : l'aspiration vers le mieux, le désir d'une vie plus haute : ils ne connaissent pas la fatigue infiniment noble de l'ascension. Connaître par la seule intelligence les réalités spirituelles, c'est en avoir une connaissance factice et fausse, c'est connaître par la seule contemplation d'une carte de géographie l'horizon que l'on découvre d'un sommet.Assurément, pour pouvoir faire une ascension, il faut d'abord chercher le chemin sur la carte. Mais il faut ensuite se mettre en route...

Medaille***Médaille très appréciée de Sédir parce-qu'elle représenterait un des portraits les plus authentiques du Christ***

***LE SILENCE***
 

" Que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite ". 
(Mat., VI 3)


Parler de silence comme il convient n'est guère possible qu'à celui qui s'est fait le serviteur du silence; or, que voilà un maître exigeant. Il est si naturel de faire du bruit et si difficile de se dominer dans les choses médiocres. Et puis d'employer la parole pour décrire le silence est paradoxal; et cependant les conditions de nos facultés infirmes nous obligent pour connaître une chose à en prendre le contre-pied.

Les Brahmanes vénérables font ainsi quand ils définissent l'Absolu par la négation fameuse: " Ni ceci ni cela ". Et cependant de même que l'Absolu est à la fois tout le possible et l'impossible, le Silence n'est pas que le non-parler; il est une entité positive; il est un génie; il est un royaume invisible, réel, peuplé; il possède comme tout être deux guides: un ange de Lumière et un ange de Ténèbres.

Tout parle dans l'Univers par périodes; et par périodes aussi tout écoute. On s'inquiète beaucoup communément de savoir ce que disent les créatures; mais quelques sages cherchent plutôt à connaître ce qu'elles taisent; souvenez-vous de la grande règle de l'Institut pythagoricien; et si la sagesse antédiluvienne dont les Brahmanes furent les plus récents héritiers, donne à l'Initiateur suprême le titre de " silencieux ", la sagesse éternelle de notre Jésus réclame de nous, en certains cas, la perfection du silence.

Le monde des sons contient la nourriture intellectuelle de notre esprit; le monde du silence est le lieu du mystère du surconscient, de l'incompréhensible. Le discours embrasse par ses formes usuelles et par ses formes esthétiques la totalité du connu, mais ne peut que faire pressentir l'inconnu. Quand il s'arrête, d'autres voix s'élèvent qui, sans le secours des mots, nous enseignent pour l'éternité, touchent ce qui dépasse l'entendement, dévoilent ce qui est imperceptible à la sensibilité, et allument le désir inextinguible de la Lumière.

 

*

Tout être possède son langage. On commence à comprendre aujourd'hui que les animaux se parlent et nous parlent. Mais le langage des plantes, des pierres et objets quoiqu'inaudible pour nous, existe aussi réellement. Leurs formes, leurs qualités physiques, leurs couleurs, leur éclat, le parfum de la fleur, le goût d'un fruit, le geste d'une tige, la silhouette d'un arbre ou d'une colline, expriment bien leurs propriétés dynamiques: ce sont des signatures pour l'hermétiste; ce ne sont des paroles que pour le poète. La parole des extra humains réside dans un plan, parce que la communication verbale comporte toujours une influence spirituelle et que nous ne sommes pas sages assez pour qu'il nous soit permis d'agir sur l'esprit des minéraux, des végétaux et des choses.

Ce que les formes des créatures révèlent, c'est la qualité de leurs fluides; leur individualité permanente immortelle ne se laisse voir que dans un autre plan, là où réside le Verbe. Là seulement elles parlent.

Quant aux hommes, ils est nécessaire qu'ils agissent les uns sur les autres: c'est pourquoi, chez eux, le Verbe est descendu jusqu'à leur forme physique.

Nos facultés d'action, d'intelligence et de sensibilité, ne constituent qu'un roc minuscule perdu entre l'infini des petitesses et l'infini des grandeurs. Le domaine de la parole est donc bien étroit et celui du Silence bien vaste. Conformons-nous à la Loi de nature: écoutons beaucoup, parlons peu. Tout le monde rend un culte à la parole; mais le silence est un dieu négligé. Parler, c'est semer, puisque c'est agir; toutefois notre verbe n'acquiert cette puissance que lorsque notre âme est devenue un verbe de Dieu; jusque-là, le travail est plus vivant que le discours: prenons donc l'habitude du silence.

Un maître parle à ses ouvriers et ils saisissent immédiatement ses ordres; mais un dompteur ne se fait obéir de ses fauves qu'en employant certains procédés où la patience se mêle à la ruse, à la cruauté, à la crainte. De même, en ésotérisme, il y a des méthodes de dressage pour soumettre ces forces invisibles que les anciens initiés représentaient si justement sous des figures animales. Ces procédés, plus ou moins savants, plus ou moins nobles, se nomment magnétisme, magie, sorcellerie, yoga, statuvolence; ils restent toujours artificiels, insuffisants.

 

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Pour le mystique, la parole de la bouche est toujours une avec le verbe essentiel proféré du fond de son coeur par l'étincelle divine. Le Père l'a créée, le Fils l'a vivifiée et le Consolateur la fait grandir.

Ainsi envisagé, tout devient grave; et on comprend pourquoi les maîtres de la vie spirituelle tiennent le silence en si haut prix.

Pour le moine chrétien, le silence est l'évocation de Dieu dans l'âme, l'habitude prise de la présence céleste, une barrière contre toutes sortes de vertiges.

Tous les ordres contemplatifs ordonnent le silence plusieurs heures par jour, quand ils ne le décrètent pas perpétuel, comme autrefois chez les cisterciens, et aujourd'hui chez les trappistes et les clarisses.

La grande voix de la Nature, le tonnerre, ne se fait entendre qu'après une seconde de répit dans la tempête. Le Verbe est descendu sur terre dans la stupeur des vieux sanctuaires, des annonciateurs et des empires. Le Verbe ne descend en nous que dans le silence de nos perturbateurs habituels.

Ce silence intérieur se nomme l'attention. Cette attention est toujours un acte affectif. Et à son tour l'amour vrai, l'amour suprême, l'amour éternel, ne trouve pour s'exprimer que le silence.

Les grandes douleurs sont muettes, dit-on: les grandes joies aussi. Sur cette terre, tout ce qui dépasse un certain niveau ne trouve plus d'expression. Tout ce qui est vraiment grand parle peu; voyez dans le monde profane même, les réputations naissent et vivent dans le bruit: mais la gloire, elle naît dans le silence. Le plus grand des Êtres, Dieu, Celui que la scolastique a défini magnifiquement: l'Acte pur  qui a entendu Sa parole ? Les plus angéliques parmi les hommes n'en ont jamais saisi que quelques échos.

Puisse la pratique du silence matériel fomenter en nous les cendres chaudes où rougeoient encore quelques étincelles du Feu incréé.

Dans l'ascétisme corporel, il y a une mesure à garder; dans l'ascétisme de la volonté, il n'y en a pas: or, la pratique du silence est le sommet du premier, le fondement du second. Telle était l'opinion de ces terribles lutteurs qui dans les premiers siècles de notre ère, construisirent aux solitudes thébaïques, les assises de la vie conventuelle. Je ne suis pas très partisan du cénobitisme; mais je préfère le monachisme chrétien au monachisme oriental; peut-être est-il moins savant; mais il est plus sain, plus adapté à l'âme européenne, et surtout dirigé vers le Maître véritable et immuable, vers notre Jésus.

Comment apprendre à se taire ?

Le silence n'implique pas la mélancolie. Gardons-nous de la tristesse: elle étiole et gèle les tendres petites feuilles spirituelles; elle affaiblit, elle abat, elle stérilise. Le grand saint Antoine l'ermite, celui de la tentation,  que Flaubert n'a pas très bien représenté, par ignorance pratique du mysticisme, saint Antoine ne craignait pas d'appeler la tristesse le huitième péché capital. Jean l'Évangéliste, saint Jerôme, saint François, saint Philippe de Néri, Fénelon, tous les éducateurs recommandent la gaieté. La règle bénédictine ordonne la joie: enfin, si un destin heureux a mis sur votre route quelqu'un de ces hommes dont le coeur est l'habitacle permanent d'un rayon divin, vous avez dû remarquer, comme moi, que leur béatitude intérieure transsude sur leur visage, et donne à leur regard une fraîcheur et un éclat inoubliables.

Le signe de la maîtrise, c'est que l'effort ne puisse se deviner. L'optimisme est pour cela la meilleure disposition; Jésus le recommande expressément: Quand tu jeûnes, parfume toi, non pour rendre le jeûne moins pénible, mais pour que les voisins ne s'en aperçoivent pas, pour que le Père seul le sache. Et si vous avez senti une seconde l'ineffable sollicitude du Ciel à notre égard, votre joie rayonnera sans effort de votre coeur à votre visage.

L'apprentissage du silence suppose un contrôle de la parole. Comment l'établir ? La multiplicité de nos discours prouve notre faiblesse: l'homme fort est celui qui concentre sur un seul but toutes ses énergies. Nous devrions ne parler que pour être utiles; mieux encore, nous devrions avant de parler, demander l'aide divine; car si intelligent, si habile qu'on soit, il existe toujours en Dieu une perfection infiniment supérieure à la nôtre.

A cause de la faiblesse de notre volonté, de l'infirmité de notre intellect, de la tyrannie de nos sens, il faut d'abord apprendre à nous taire, extérieurement, pour que le silence intérieur apaise le tumulte mental, pour que la notion de la présence divine devienne sensible en nous. Comme enseigne saint Jean Climaque, " quiconque aime le silence devient l'ami particulier de Dieu ".

S'abstenir de paroles inutiles,
S'abstenir de paroles mauvaises,
S'abstenir de juger personne,
S'abstenir de se défendre soi-même,
S'abstenir d'indiscrétions,
S'abstenir de rêveries prolongées.

Voilà les leçons passives de l'école du Silence. Les leçons actives, il n'appartient pas à un homme de les donner; elles constituent une partie du travail de Dieu en nous.

Comme le sommeil de l'hiver prépare la végétation luxuriante de l'été, le silence habituel favorise les plus magnifiques éclosions de notre esprit. Bossuet, ce génie de la parole qui n'a pas encore été égalé, ses condisciples l'appelaient le boeuf muet. Comme dit la sagesse chinoise: " Pour commander, apprendre à obéir; pour agir, demeurer immobile; pour parler, savoir se taire ".

Si l'on réfléchit aux conséquences lointaines d'un mot qui nous échappe, on se persuade vite de la fréquente utilité du silence. En tous cas il faut réaliser ce à quoi on a jugé bon de se résoudre. Si on prend la parole, que ce soit avec tout le soin et tout le talent dont on est capable. Si on garde le silence, il doit être complet. Ce qu'on a décidé de taire doit être tu de la bouche, de coeur et d'esprit. Il y a des curieux ailleurs que sur le plan physique; le paysan, qui, comme le sauvage connaît le prix de la parole dit avec une raison profonde: " Les murs ont des oreilles " et: " La forêt a des oreilles et le champ des yeux ". Et encore: " Il faut taire son secret entre quatre murs et dans les bois ". Ici se trouve la raison pour laquelle ceux qui savent la sagesse cachée se montrent si avares de leurs connaissances. Les " chiens " et les " pourceaux " de l'Évangile se pressent surtout autour de l'homme intérieur.

S'il faut prendre la parole quand on attaque devant nous quelqu'un qui ne peut se défendre, il est excellent de se taire quand c'est nous-mêmes que l'on calomnie ou que l'on injurie. L'opinion n'a de valeur que pour celui qui recherche la gloire. Elle ne peut rien, ni pour ni contre l'Ami de Dieu. Une parole peut atteindre la réputation, la fortune, le coeur, l'intelligence, la vie; elle est impuissante contre notre âme. On n'est blessé que parce qu'on est vulnérable. Toute attaque subie doit nous être précieuse.

Quand faut il se taire ? Toutes les fois que notre conversation est inutile; toutes les fois qu'elle n'aide pas les autres, qu'elle ne leur redonne pas du courage. Nous ne devrions n'employer la parole que pour deux objets: pour demander à Dieu la Lumière, intérieurement; pour donner à autrui ce que nous avons reçu de force, extérieurement.

Il n'est pas meilleur de tenir toujours la bouche close que de l'avoir sans cesse ouverte; le mysticisme ne réside pas dans l'extase perpétuelle; il est un équilibre harmonieux entre les mondes de la matière et de l'esprit; et c'est cette balance constamment égale qui en fait la grande difficulté. En résumé le misanthrope taciturne devrait plutôt se défaire de son mutisme; et l'homme trop sociable s'abstenir de réunions mondaines.

Celui-ci est d'ailleurs bien plus fréquent que celui-là. Quelle est la cause profonde de ce prurit de bavardage ? Est-ce pour nous aider les uns les autres, pour nous distraire, pour nous instruire, que nous multiplions les paroles ? Quelquefois, c'est pour faire souffrir autrui; mais surtout, c'est pour nous-mêmes, c'est pour nous étourdir. S'il y a une créature au monde que l'homme redoute, c'est lui-même, son moi véritable, sa conscience. Parce qu'il sait bien que s'il l'écoutait, ce serait des reproches qu'il entendrait, ce serait une voix austère et haute et pleine d'autorité. Et, par crainte de ces remontrances implacables, nous nous jouons à nous-mêmes une comédie qui serait risible si elle n'était pitoyable. Voilà comment la solitude est l'habitacle des forts.

Maintenant que nous avons passé en revue, très vite il est vrai, tout le coté prohibitif de l'École du Silence, jetons un coup d'oeil sur ce qui se passe derrière le voile.

On aperçoit dans ce sanctuaire deux personnages: l'homme et Dieu; deux objets: la croix et le trône de gloire; deux scènes: le disciple à la recherche du Maître  le Maître à la rencontre du disciple; et une apothéose: la fusion unitive de l'homme adorant dans l'être même du Dieu qui le transfigure au sein des gloires perpétuellement renaissantes de l'extase.

Que sont ces silences ineffables, vases précieux d'où débordent de toutes parts les flots étincelants des fontaines éternelles ?

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Le mystique prétend, en vertu de son humilité même, recevoir immédiatement, je veux dire sans intermédiaire, la Lumière même de Dieu, Son Fils, le Verbe Jésus. Les ésotérismes purs professent cette doctrine, aussi bien que la théologie catholique. Pour s'apercevoir de cette visite, il faut y faire attention; et la forme la plus simple de l'attention c'est le silence.

Il ne faut pas, comme un zèle hâtif nous y pousserait, tuer en nous les forces naturelles et couper tout ce qui nous attache au monde. Le Ciel défend de tuer, et son serviteur doit concevoir le respect le plus scrupuleux pour toutes les formes de la vie. Il faut seulement aiguiller ces puissances du moi et du non-moi vers la volonté de l'Ami éternel.

Il n'y a pas d'homme assez développé  ou du moins je n'en connais point  pour pouvoir simultanément faire tout son devoir et tenir immuable son coeur en Dieu. Bien travailler exige toutes nos forces depuis les muscles jusqu'aux appareils intuitifs; bien écouter Dieu exige aussi toutes nos réceptivités, des plus subtiles aux plus grossières.

Il suffit de retenir, sur son travail, une minute par heure pour se reprendre: qu'on se jette à corps et à coeur perdus dans la Lumière éternelle; cet arrêt rapide de toutes les voix qui parlent en nous repose et redonne des forces, toutes sortes de forces. Une pratique simple possède un efficace merveilleux.

Quand le coeur est tiède et l'intelligence puissante, qu'on passe cette minute à se souvenir de telle haute idée théologique ou métaphysique. Quand le coeur brûle, qu'il s'élance vers l'Ami des hommes. Ceux qui ne Le voient que comme héros, qu'ils le vénèrent pour tel; sept générations ne passeront pas qu'ils ne découvrent un peu plus qu'un homme en Lui. Ceux qui ne voient en Lui qu'un adepte, qu'ils Lui parlent comme à un frère aîné; si leur apparence de savoir ne les aveugle pas, ils recevront un jour la vérité. Quant à ceux qui voient Jésus de Nazareth tel qu'Il fût, tel qu'Il est, tel qu'Il sera, réellement, ils n'ont plus personne à écouter que Lui-même. Jésus instruit directement Ses amis: non pas tel organe subtil de leur moi, non pas tel principe élevé des psychologies ésotériques, mais leur être tout entier; Il ne parle pas aujourd'hui à leur centre passionnel, demain à leur corps de béatitude; il parle partout à la fois; Son action ne se localise point; et c'est en raison de cela que le mystique travaille simultanément tous les centres de son individualité.

Tout dépend, dans la culture spirituelle, de l'intention profonde: notre coeur habite réellement le pays invisible qu'il s'est choisi; et il y emmène les esprits de tous nos corps et de toutes nos facultés. Cette conversation intime dont le silence externe est la condition obligée, transfigure et nous-mêmes et tout l'univers, à tel point que les paroles manquent pour en décrire les ravissements: né dans le silence, vécu dans le silence, le mystique dialogue s'arrête encore dans le silence. Les livres et les initiateurs ne servent qu'à nous apprendre comment recevoir les véritables et vivides leçons du Verbe; et vous savez tous qu'un homme complètement illettré, mais qui accomplit son devoir est plus près de Dieu que le prince de la science qui bien à l'aise dans sa tour d'ivoire, dépouille les immenses archives du passé.

Notre Jésus incarne, concentre et réalise toutes les merveilles de l'éternité; Sa parole intérieure véhicule l'intelligence et la force; elle garde en nous sa vertu caractéristique: le pouvoir créateur; elle nous débarrasse de tout l'impur même de notre corps; le Christ peut guérir en une seconde un cancéreux ou un aveugle aujourd'hui comme il y a deux mille ans. Nous devrions apporter à l'édification du calme intérieur, du silence, les soins les plus méticuleux, pour ne pas perdre la moindre des paroles du Verbe. Leur influence est double: ou elle déterge et purifie, et nous appelons cette cure la tentation; ou elle réconforte et restaure et c'est la consolation. Mais souvenons-nous que la première est aussi nécessaire et aussi fructueuse que la seconde.

 

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Le silence est un repos, une mise en ordre, une récupération. Le silence termine l'acte et le prépare. Agir c'est semer; se taire c'est laisser à la graine le soin de pousser toute seule, jusqu'au moment où il faudra moissonner.

PARLONS PEU ET NOUS AURONS LE TEMPS D'AGIR BEAUCOUP.

Nous sommes sur la voie; commençons de suite à monter; sans hâte, prudents, persévérants. Des guides nous attendent aux passages difficiles. Et là haut sous les oliviers de la paix, une présence surhumaine éclaire l'obscur sentier et déverse sur les marcheurs un réconfort silencieux...SÉDIR (Conférence inédite)

Source du texte....http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/sedir/Bulletin1/silence.html

Source...Un site très très enrichissant...Livres Mystiques...http://livres-mystiques.com/index.htm

 

Publié par Cristalyne 10 Février 2017   Colonne de feu 2

 

 

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